Rififi au Centre
novembre 13, 2008
« C’est souvent lorsqu’elle est le plus désagréable à entendre qu’une vérité est le plus utile à dire, et lorsqu’elle risque de rencontrer l’opposition la plus vive. Mais il y a souvent péril à ne point souffler dans le sens du vent. »
André GIDE / Journal 1939-1949 Souvenirs
Ce journal n’est pas une fiction et la ressemblance avec des personnages existants et des situations récentes n’est pas imaginaire.
Acte I – Scène 1 Février 1996- Un cas exemplaire : le cas Bossen
novembre 13, 2008
18h 30 – « Mr Bossen, s’il vous plait, c’est à vous », dit Pierre, au seuil de la salle d’attente, maintenant entr’ouverte la porte de son cabinet médical pour laisser passer le nouveau patient. Mr B. a la trentaine, une calvitie naissante, une légère « bouée » abdominale, il est habillé de façon modeste, d’inspiration para-militaire. Il va droit au bureau et s’assied d’autorité dans le premier fauteuil.
« Je vous écoute, qu’est ce qui ne va pas »
« C’est en rapport avec mon bar. Il y a trois mois, je me suis fait un tour de reins en soulevant un fût, vous savez les fûts de bière en métal »
« Oui ça doit être lourd » lui répond Pierre en pensant 30, 40 kilos peut-être
« Surtout que je dois les mettre à la cave en passant par une trappe derrière le bar et en descendant par une échelle. Alors vous savez c’est pas commode. Enfin j’ai fait un faux mouvement et je me suis fait mal. J’ai malgré tout terminé la journée. Mais le lendemain impossible de décoller, j’avais trop mal au dos, très mal au dos et à la jambe droite »
Encore une histoire classique de lombo-sciatique, se dit Pierre qui prend quelques notes sur la fiche du patient tout en l’écoutant attentivement.
« … j’ai continué à souffrir et j’ai dû m’arrêter de bosser, malgré le traitement de mon docteur qui au bout de quelque temps m’a envoyé au rhumato »
«Encore le même chemin » ne s’étonne pas Pierre
« …Lui, il m’a fait plusieurs infiltrations, mais ça m’a rien fait à part me faire grossir » s’écrie Mr Bossen.
« C’est la quatrième fois de la journée » se dit Pierre tout bas.
« …Enfin ça fait trois mois, j’ai toujours aussi mal et je peux pas travailler. En plus, je peux pas nourrir mes chiens. Je vous l’avais pas dit, j’aime les chiens de garde et j’ai deux dobermans. Ah ça ils sont en forme, mais qu’est-ce qu’ils réclament comme bouffe. Enfin qu’est ce qu’on peut y faire » continue le patient sur un ton mi interrogatif, mi véhément.
« On va voir, voulez vous aller là-bas et vous déshabiller » lui répond le chirurgien en désignant le lit d’examen. Quelques minutes plus tard, après avoir examiné le malade, il sait que ce dernier a une vraie sciatique, qu’il a un Lasègue du tonnerre de Dieu et donc qu’il est dans l’incapacité de reprendre son activité malgré des traitements prolongés.
« Mon docteur m’a fait faire un scanner. Il m’a dit que vous me le demanderiez. Il est sur le côté de la chaise » dit il en désignant l’enveloppe qui est coincée contre l’accoudoir du fauteuil qu’il occupait.
Pierre va s’asseoir devant son négatoscope et, pendant que le patient se rhabille, se plonge dans l’examen des planches radiologiques.
« Vous avez deux choses, une hernie discale, mais aussi une arthrose plus importante que votre âge pourrait le faire penser. On peut arranger le problème »
« Vous me rassurez »
« Je vais vous expliquer », reprend Pierre en dessinant sur une feuille un schéma de la colonne vertébrale et en montrant, du bout de son stylo, les zones malades et ce qu’il faudrait faire pendant l’opération.
Après quelques secondes d’hésitation, Mr Bossen, que son médecin avait dû prévenir, donne son accord pour cette opération.
« Je suis partant, ça peut se faire quand, parce que je suis pressé »
« Voyez ça avec ma secrétaire. Elle va s’en occuper ».
Trois semaines plus tard, Mr Bossen fut opéré et sortit de la clinique, apparemment dans un état satisfaisant, après quatre jours d’hospitalisation. Lors de la consultation de contrôle, après un mois et demi d’évolution, il demanda encore deux mois d’arrêt de travail supplémentaires pour terminer sa rééducation.
« Vous savez mon métier est dur » se crut-il obligé de préciser.
Trois mois environ après cet épisode, Pierre apprit par un patient du même village qui fréquentait le bistrot de Mr Bossen – c’était d’ailleurs une partie de sa maladie – et qui lui en fournit la preuve photographique, que ce dernier était à nouveau solide au poste, promenait ses chiens, les dressait et portait à nouveau ses fûts de bière, jouant son rôle de tenancier sans problèmes particuliers.
Malgré cela, quelques mois plus tard, Pierre reçut une plainte de Mr Bossen, qui l’assignait pour défaut d’information et aggravation de ses symptômes consécutifs à son intervention. Lors de l’expertise réalisée par le Professeur dans la ville universitaire d’à côté, il eut la surprise de voir Mr Bossen se présenter comme un invalide, tout juste capable de marcher, armé d’une canne, incapable de la moindre activité, prenant à ses dires, de la morphine en quantité importante pour le soulager de douleurs majeures – un mutilé en quelque sorte -, mais avec un examen médical proche de la normalité ne reflétant pas la gravité apparente de la situation. En dépit de cet examen, de ses explications et de ses dénégations les plus vigoureuses, Pierre fut considéré comme responsable de l’état du patient et condamné à verser une indemnisation conséquente qui, semble t-il, fut investie dans l’embellissement du bar et l’ouverture d’un service de location vidéo, mais le bar se situait en campagne et il commença à péricliter…
Un an plus tard, prétextant une aggravation, Mr Bossen se plaignit à nouveau et demanda une indemnisation complémentaire qu’il n’obtint pas, faute de preuves suffisantes malgré les certificats de son médecin traitant. En manque de capitaux, il dût fermer son établissement et envoyer ses chiens au chenil.
Se pourrait-il que Mr Bossen se soit plaint à deux reprises pour continuer à faire vivre son bar ?
Episode 0
novembre 13, 2008
Pierre est là, seul dans sa voiture garée sur le parking de Talmont. La pluie frappe les vitres, poussée par le vent d’Ouest. La buée et la fumée des cigarettes estompent peu à peu le décor. Dehors, le gris du ciel se mélange à celui du clocher de l’église et se dilue lentement dans celui des vagues de la Gironde. Seul le cimetière parait encore vivant, animé par quelques parterres verdoyants et les taches de couleur des chrysanthèmes posés par ci par là pour témoigner de la bonne foi des vivants envers leurs morts.
Il vient de mettre la dernière main à son journal – à sa sage femme, comme il le dit souvent - qui vient de l’aider à accoucher de cette histoire, de son problème. Cela a été pénible, douloureux quelquefois, car il a dû parler de lui, « césariser » la vérité, au delà de ce qu’il avait jusque là toujours refusé, l’expansivité n’ayant jamais été son point fort. Ce n’est pas la honte qui l’a poussé à changer son prénom, mais ce blocage séquellaire qui l’a conduit à parler de lui comme d’un personnage fictif. « Je ne parlerais qu’en présence de mon avocat », disait-il souvent par jeu ou par bravade à qui voulait l’interroger sur un sujet un peu trop personnel …Il ne savait pas à quel point ce serait vrai plus tard …
Il allume une nouvelle cigarette et regarde la fumée s’envoler par la glace entrouverte. C’est comme ma vie pense t’il « elle s’en va par tous les trous ». Engourdi par cette atmosphère plombée, ses idées s’évadent à la poursuite de cette réflexion philosophique « de comptoir ». Comme chaque fois que son esprit n’est pas occupé à autre chose
ce qui malheureusement n’est pas fréquent, il songe au cauchemar permanent des sept dernières années et à ce qu’il a perdu, c’est à dire à peu près tout sauf la vie : famille, travail, réputation, honneur, amis. Tout cela n’est plus qu’un somptueux amas de ruines dont il peut sourire et se moquer quand ses accès de mélancolie le plongent dans le trou. Mais non, tout n’a pas été détruit, car dans ce paysage dévasté, elle est demeurée là, se détachant sur fond de ciel bleu, restant inébranlable malgré les secousses, l’attendant calmement, le réconfortant toujours : Martine. Si elle et son père n’avaient pas été là, sans doute raconterait on cette histoire de manière posthume.
Voici le récit de cette AFFAIRE …… – puisque c’est ainsi que les médias l’ont appelée – qui a pendant plusieurs années défrayé épisodiquement la chronique journalistique, échauffé les esprits de ce grand village du centre de la France, fait jaser les gens et grincer les dents du « gold gotha » local. Pierre l’a voulu comme une succession de scènes, un scénario de film, une succession de flashes emprunts de sensations et de mouvement.